Toutes les ganadérias sont touchées ?
Les situations varient. La majorité des ganadérias en Espagne se trouve en zone de sierra ou de montagne. Les plus touchées ont été celles situées en terre basses, c’est là qu’il y a eu plus de gros problèmes. L’humidité et le froid sont les ennemis des becerros. En restant mouillés et humides aussi longtemps, ils ont fait des hypothermies. Comme le stade de nouveau-né est très délicat, certains ont succombé.
Quelle est la situation sanitaire des toros aujourd’hui ? On craignait des répercussions négatives pendant les corridas.
Les toros vont bien. Dés que le soleil est revenu, la récupération a commencé. Certaines ganadérias ont souffert davantage faute de mangeoires couvertes mais grâce aux efforts de mayorales et des gens de terrain, ils ont réussi à faire manger du pienso sec aux toros, car ils refusent le pienso mouillé. Certaines exploitations ont même continué à faire faire de l’exercice aux toros malgré le mauvais temps ; Ils faisaient un double effort car courir dans la boue demande deux fois plus d’énergie que sur un sol sec. C’est pour cela que nous avons vu par exemple, plusieurs corridas à Valence notamment, où les toros ont beaucoup bougé pour un début de saison, ce qui n’est pas habituel.
La plupart des éleveurs ont essayé de les placer dans les enclos situés sur des zones hautes où l’eau ne s’accumule pas. Santiago Domecq par exemple a dû déplacer ses toros. Heureusement la plupart des ganadérias possèdent de grands domaines avec des endroits où les animaux peuvent se réfugier contre les intempéries.
Un autre type d’adaptation au changement climatique ?
Il y a une différence majeure avec les autres élevages. Le toro est un animal domestique, mais non domestiqué. A la différence des animaux de ferme, ce sont des animaux qui naissent en plein air, en pleine nature, en contact intime avec elle. Ils s’habituent dès leur plus jeune âge aux différentes saisons. Ils ont une meilleure capacité d’adaptation que les races domestiques. Cela permet au fil des générations de s’adapter aux changements climatiques, à la disponibilité de la nourriture ou aux maladies. Le toro de lidia est plus rustique que les races sélectionnées pour la viande ou le lait ; il a mieux supporté les tempêtes de cet hiver. On en a exporté en Amérique à des altitudes très élevées , à plus de 2000 m ou 3000 m au Pérou ou en Colombie et le toro s’adapte parfaitement après une période de transition.
Vous étudiez le toro depuis plus de trente-cinq ans et vous avez observé son comportement au moyen des secrétions hormonales. Qu’en avez-vous conclu ?
On a mesuré le taux de cortisol, principal indicateur du stress, aussi bien chez les toros combattus en arènes que dans les fêtes populaires. On remarque qu’à mesure que la lidia avance avec ses trois tercios, le toro réduit son stress. Ainsi dans l’arène le toro meurt avec un niveau de cortisol bien plus bas que celui des bovins tués à l’abâttoir. C’est grâce à un mécanisme neurohormonal que les éleveurs ont fait de la sélection sans le savoir au fil de l’histoire.
Quel est ce mécanisme ?
Ce mécanisme produit une adaptation à la douleur et au stress via une production élevée de bêta-endorphines notamment. Elles augmentent le seuil de tolérance à la douleur. De plus les bêta-endorphines qui ont un pouvoir analgésique qui ont un pouvoir analgésique 200 fois supérieur à la morphine, font chuter la production de cortisol (l’hormone du stress), d’adrénaline et de noradrénaline.
Ici le tercio de piques occupe une importance primordiale selon votre étude.
Au-delà de montrer la bravoure du toro, la pique, comme la devise avant elle ou les banderilles après augmentent la production de bêta-endorphines par la stimulation de la peau. Cette réponse est très rapide : d’un coup de pique à l’autre, le toro a déjà bloqué à la douleur. De plus pour que l’animal puisse être toréé à la muleta, il est indispensable que sa puissance physique initiale soit réduite. L’effort physique pour pousser le cheval produit une fatigue musculaire et une libération d’acide lactique qui permettent le travail à la muleta. Selon moi, après plus de mille analyses, la perte de sang n’est pas significative ; c’est le dommage cutané qui active la réponse des endorphines. Il a été prouvé que la libération de bêta-endorphines débloque celle de dopamine qui est responsable de la vaillance du toro et du fait qu’il répète ses charges malgré l’épuisement. Cet examen scientifique permet de dire qu’il y a des toros qui meurent dans une arène avec un niveau de stress normal et même chez certains avec zéro stress. Cela parait incroyable mais c’est une réalité.
Améliorer les outils ?
Julio Fernández Sanz, fort de son observation scientifique, travaille avec Manolo Sales (concepteur des banderilles rétractables) à des innovations concernant la pique, la devise et les banderilles. Parmi celles-ci, figure le prototype d’une pique plus courte et à base quadrangulaire qui limiterait grandement les dégâts et le saignement. Pour planter la devise, l’autre prototype proposé après réduction conséquente du harpon offrirait deux avantages : faciliter son maniement, moindre saignement et préservation du diestro souvent blessé par le harpon au moment de planter l’épée.

Les toros ont souffert cet hiver des pluies incessantes qui se sont abattues sur la péninsule.
Ici des cornus de la devise portugaise Palha dans la finca historique de Poro Alto, au nord de Lisbonne, près de l’estuaire du Tage. © Crédit photo : JFS